Témoignages d’enseignants non-titulaires : contre le silence et l’oubli.

Le 31 janvier, le SNES-Orléans-Tours a lancé un appel à témoin en direction des collègues non-titulaires, en vue d’une campagne de presse qui pourrait être le prélude à une nouvelle mobilisation contre le chômage et la précarité dans l’Education nationale.

Nous remercions les 20 collègues qui nous ont apporté leurs témoignages, très éclairants sur les difficultés et les dégradations que subissent cette année les non-titulaires. Ces témoignages illustrent bien aussi les effets désastreux, pour les élèves et les personnels, des restrictions budgétaires qui asphyxient chaque année un peu plus notre service public d’éducation.

Nous avons regroupé des extraits de ces témoignages (dont nous préservons l’anonymat) sous 8 points qui nous paraissent donner une vision globale de la situation des non-titulaires.

1/ Le non-tit’ corvéable et déplaçable à merci  :

-  « Habitant dans le Loir et Cher, j’ai été contactée en janvier pour un remplacement dans l’Eure et Loire ; j’en suis à 5 départements en 7 ans... »

-  « En février 2004, j’ai été appelée pour un poste en physique au collège de Vierzon ; j’ai eu deux jours pour préparer mes cours et faire face à 200 élèves. Initialement, on m’avait dit que c’était un poste de contractuel jusqu’à la fin de l’année scolaire. J’ai eu au moins 5 contrats. A la fin mars, je n’ai pas eu de nouveau contrat, mais le prof prévu pour assurer le remplacement n’est pas venu ; donc j’ai reçu un nouveau contrat. Ensuite, rien jusqu’au mois de décembre, où l’on m’a proposé un poste à Vendôme, mais Vendôme ce n’est pas la porte à côté : plus de 135 km et 1h 30 de route. C’est impensable ; comment veulent-ils qu’on fasse un enseignement correct si on arrive fatigué ?
En ce mois de février 2005, j’ai accepté une vacation en math à Bourges ; c’est pas de la physique, donc on se replonge dans les bouquins... »

-  « Je suis maître auxiliaire, j’ai 15 ans d’ancienneté. J’ai 2 enfants âgés de 6 et 2 ans. En début d’année, j’ai dû effectuer un remplacement de 5 semaines à 200 km de chez moi ; avec le chef d’établissement, nous avons dû supprimer une heure par semaine à 3 classes d’espagnol, une seule gardant son horaire normal. Obligée de déstabiliser mes enfants, je n’ai reçu aucune compensation financière pour les trajets et les frais de logement le soir. »

Conclusion : « Durs, durs les remplacements, si on nous prend pour des pions, bien utiles d’ailleurs ! »

2/ Le non-tit’ et son salaire  :

-  « Contractuel d’Arts Plastiques, j’ai enchaîné l’an dernier les CDD sur le même poste. Mes contrats allaient du 15 au 15 du mois suivant, ce qui entraînait d’énormes retards de paiement, et je n’étais payé qu’en acomptes très irréguliers. L’arnaque sur salaire : mon diplôme d’Etat validant un bac+5, je n’étais payé qu’à un niveau bac+3. »

-  « Sans emploi et sans assurance chômage depuis l’été, je me suis vu proposer une suppléance le 3 novembre au collège de Salbris. Cette suppléance a été reconduite 2 fois, jusqu’au 18 décembre. Fin février, je n’étais toujours pas payé ! Je n’ai pas reçu d’avance non plus... J’attends toujours mon salaire. A l’issue de cette suppléance, je me suis retrouvé dans la même situation qu’au départ : sans emploi, sans allocation. »

-  « Incroyable, mais vrai, je ne suis toujours pas payée de la totalité de mon maigre salaire de 2003-2004, une grande partie de mes heures d’enseignement ayant été déclarée en études dirigées à 15,35 euros/heure au lieu de 34,30 euros par heure d’enseignement ; pire, ayant été gravement malade et opérée en urgence, je n’ai pas pu bénéficier des indemnités journalières de la Sécu, car l’établissement n’était pas en mesure de me remplir le document, puisque je n’étais pas payée... »

-  « Il me manque une fiche de paie (août 2003). »

3/ Le non-tit’ et la vacation  :

Rappel : Les vacataires sont des « intérimaires » envers qui l’Etat n’a aucune obligation. Recrutés par les chefs d’établissement, sans contrat, ils sont payés à l’heure (34,30 euros), ne peuvent dépasser 200 heures par an, n’ont droit ni aux congés payés, ni à l’ouverture de droits pour le chômage, ni à la prise en compte de l’ancienneté pour le reclassement, ni à la Sécu s’ils font moins de 6h par semaine, ni aux indemnités que touchent les autres enseignants. D’après le décret de 1989, ils ne devraient intervenir qu’à titre occasionnel, ayant un autre emploi ; or, un nombre croissant de vacataires sont des ex-contractuels déclassés nommés sur des temps complets.

-  « J’étais contractuelle depuis 1998 et je n’ai pas eu de poste cette année alors que je travaillais de septembre à août les années précédentes. Le 5 janvier, on m’a proposé un remplacement, et je suis devenue vacataire (j’ai dû accepter, sinon, j’étais démissionnaire). Le remplacement que j’effectue devrait durer, mais je ne pourrai pas finir l’année, car je fais 20 heures hebdomadaires et les 200 h annuelles ne suffiront pas. »

-  « Pas vraiment le choix que d’accepter, sinon pas de poste ; mes chefs d’établissement ont téléphoné au rectorat afin de comprendre ce changement de « statut » ; j’ai entendu au haut-parleur : <> »

-  « Je fais actuellement 13 heures par semaine en vacations dans un lycée depuis début janvier ; j’atteindrai mon quota d’heures début avril et ni le Proviseur ni le Rectorat n’ont de réponse concrète pour la suite.
Je n’ai ni fiche de salaire ni contrat de travail ; à chaque remplacement, on n’est payé qu’après deux mois. »

-  « Depuis un an et demi, je suis vacataire sur un poste en espagnol dans un collège et je ne suis pas la seule : nous sommes 3 vacataires ; ce poste que j’occupe, j’ai conscience qu’il n’est pas là pour faire du bien à l’Education nationale, car les 3 emplois que nous occupons pourraient se transformer en poste de titulaire (=18h). Malheureusement je me trouve entraînée dans une spirale dont je ne peux pas sortir pour des raisons financières. A mon âge, travailler au Mac Do ne me semble pas très enrichissant pour la future enseignante que je souhaite devenir.
Les vacataires ne sont payés qu’à partir du mois d’octobre. Ce qui revient à dire qu’au mois de septembre un vacataire ne vit pas, donc ne mange pas, s’éclaire à la bougie, ne peut pas aller au travail s’il n’a pas d’essence, ne peut pas payer ses factures et se retrouve harcelé...
Le problème est que, dans les établissements, il n’y a que les vacataires qui soient au courant de tout cela, les autres enseignants ne s’en préoccupent pas ou peu. »

4/ Le non-tit’ et le chômage  :

Rappel : Dans l’académie d’Orléans-Tours, ce sont encore 52 % des contractuels employés en juin dernier qui n’ont pas retrouvé de contrat à ce jour, soit 423 collègues au chômage qui, sans être officiellement licenciés, ont dû attendre au moins deux mois avant de toucher l’ARE (allocation de retour à l’emploi).

-  « Je suis toujours en attente d’un poste depuis la rentrée de septembre 2004 (j’ai 6 ans d’ancienneté en collège). »

-  « Ce qui m’exaspère, c’est que du jour au lendemain, ils nous renvoient, alors qu’on se donne beaucoup de mal pour eux. Ils voulaient arrêter mon contrat au 20 juin ; heureusement que j’ai été prolongée jusqu’au 30 juin, car ainsi je comptabilisais 6 mois et 4 jours de travail. A 4 jours près, je n’avais le droit à aucune indemnité chômage. Dur...
Vacataire, c’est une roue de secours. Il ne me restait plus qu’un mois d’indemnités chômage, cela ne fait que repousser l’échéance.
Pour obtenir les indemnités chômage, ce fut la croix et la bannière. Au mois de novembre, je me suis
inquiétée de n’avoir rien touché. Le problème est ce fameux DAMA (fiche ASSEDIC), entre le Rectorat et
les assedic, ils se renvoient la balle ; en attendant, c’est moi qui passe mon temps au téléphone. J’ai touché
en décembre les 85% des mois d’août, septembre et octobre ; le reste le 28 janvier. »

-  « J’ai dû faire le forcing pour que mon dossier d’ARE soit étudié : il avait été mis de côté, car un peu compliqué. »

5/ Le non-tit’ et les concours  :

-  « Depuis septembre, je participe à la préparation au CAPES interne de SVT ; pour l’instant, elle est suspendue faute de crédits ! »

-  « Je souhaite passer le CAPES interne, mais en alternant périodes de chômage et de vacations de la sorte, je risque de rester, dans cette situation inconfortable et moralement épuisante, assez longtemps avant de pouvoir me présenter à ce concours. »

6/ Le non-tit’ et ses élèves  :

-  « Contractualisé, j’ai commencé à y prendre goût au point d’accepter d’être Prof principal d’une classe de 4e. Cette expérience m’avait d’autant plus intéressé que beaucoup d’élèves avaient progressé sur l’année et qu’aucun ne voulait que je parte. Des projets se montaient avec certains professeurs. A la rentrée, le collège m’attendait ; c’était sans compter sur les nouvelles directives ministérielles qui interdisaient le recours aux contractuels. Crac. Trois mois ont passé, 17 classes n’avaient toujours pas d’Arts Plastiques. Il a fallu que les parents d’élèves et l’ensemble du collège manifestent devant les caméras de France 3 et un journaliste de la presse locale pour que, trois jours plus tard, on me réaffecte sur ce poste ; en tant que vacataire.
Je suis P.P. d’une classe de 6e, dont j’ai dirigé le conseil de classe sans trop les connaître (des collègues m’ont briefé), et je ne serai pas présent à leur conseil du deuxième trimestre, maintenant que j’ai des choses à dire (je les vois deux heures par semaine et le courant passe très bien).
Est-ce en démotivant les profs qu’on compte motiver les élèves ? Finir l’année aurait été un minimum moral vis-à-vis des élèves. Quant à l’image du système qu’on leur demande d’accepter...heureusement qu’ils ne sont pas dupes. »

7/ Le non-tit’ et l’administration  :

-  « Le Rectorat m’a contacté une première fois mi-septembre pour me proposer un remplacement en math-physique en LP. J’ai accepté. Le Rectorat m’a alors recontacté pour annuler le remplacement : <> »

-  « Quand j’ai précisé à mon interlocutrice que je n’étais pas vacataire mais contractuelle, elle m’a gentiment répondu : <> Comprenne qui
voudra ! »

-  « En septembre 2004, mon contrat n’a pas été renouvelé, sans aucune explication de la part du Rectorat, ni information sur mes droits à indemnisation, ce que je trouve scandaleux. J’ai découvert, par hasard, sur le site du Rectorat, l’existence d’un dossier à télécharger et à compléter. Comment font les collègues qui n’ont pas internet à leur domicile ? »

-  « J’avais besoin de renseignements, entre autre à quoi correspondait ce que j’avais touché. Je me suis
déplacée au Rectorat, à la DPE . Ils ne m’ont même pas reçue. »

8/ Le non-tit’ et l’avenir  :

-  « Pensez-vous que la situation va se débloquer dans l’année à venir ou les contractuels vont-ils devoir penser à une réorientation professionnelle ? »

-  « Soit, je ferai un autre métier. Ce ne sera pas le premier et ce sera difficilement plus absurde qu’un emploi au statut aussi précaire et au salaire-fantôme... »

-  « Et l’an prochain, ce sera encore une autre histoire. »

-  « Je suis inquiet, car fin mars, je ne percevrai plus rien, et j’ai deux enfants à charge... »

« Je vais effectivement adhérer au SNES, cela correspond à un besoin évident de défendre les droits de tous et d’essayer de contribuer à plus de justice sociale. »