LE PROF DE DEMAIN

Dans le « guide pour l’élaboration des politiques linguistiques éducatives » rédigé par Jean-Claude Beacco et Michael Byram (conseillers de programme de la Division des politiques linguistiques de l’UE) à destination des décideurs politiques et des responsables éducatifs en matière de langues, un portrait-robot du futur enseignant de langues vivantes est fait. Et il donne froid dans le dos.

Les auteurs partent du postulat selon lequel « c’est une caractéristique humaine que de pouvoir s’approprier des variétés linguistiques (= des langues). Cette acquisition, fondée sur la capacité de langage, peut s’effectuer en dehors de toute forme d’enseignement explicite, par contact prolongé et interactions (...) » Cette acquisition étant « naturelle », l’école n’est que l’une des formes de cet apprentissage, ni plus efficace ni plus légitime qu’une autre : bain linguistique, association, école privée ou stage d’entreprise. A ceci près que l’une est gratuite et les autres payants...

De plus, pour encourager cette acquisition « naturelle » et « continue » d’une langue vivante, l’école est priée de développer chez les élèves la capacité... à apprendre seul. C’est l’auto-apprentissage érigé en panacée. « L’apprenant » se doit de se saisir de toutes les occasions de parfaire ses connaissances : télévision, radio, ordinateur, séjour linguistique, stage, association, etc. Comme si nos élèves avaient tous un projet professionnel suffisamment clair, assez de motivation, assez d’organisation, les bases matérielles et les ressources financières pour travailler en autonomie !

Pour mettre un peu de cohérence dans cette multiplicité de sources du savoir, les auteurs suggèrent de « les mettre en réseau, de manière à tirer parti des complémentarités existantes, et d’en créer de nouvelles, pour accroître l’offre éducative ». Nous y voilà, l’éducation nationale laisse le soins aux écoles et entreprises privées ainsi qu’aux associations de se charger des cours qu’elle ne veut plus assurer. Bien sûr, nos deux auteurs vont jusqu’au bout du raisonnement et suggèrent d’accorder « des incitations financières aux entreprises ou associations favorisant l’enseignement/apprentissage des langues ». Ils n’appellent pas cela « privatisation », mais ça y ressemble beaucoup...

Au vu d’un tel éventail de possibilités pour parfaire ses connaissances, « l’apprenant » ne peut que se dire que le cours de langues vivantes classique est décidément très ringard... c’est aussi la conclusion que tirent nos deux rapporteurs, estimant que les cours en « présentiel » sont très contraignants, impliquant à la fois la présence simultanée de l’enseignant et des apprenants, un lieu déterminé, des déplacements, des horaires fixes. Mais il existe des solutions pour « assouplir » les cours !

La première consiste à jouer sur la constitution du groupe, en rassemblant des élèves de plusieurs niveaux, voire de plusieurs établissements, ou en introduisant les groupes de compétences (les élèves passent d’un enseignant à l’autre suivant les compétences travaillées). Les rédacteurs du rapport envisagent aussi de donner les petits groupes en responsabilité à des tuteurs, sans toutefois préciser de quels personnels il s’agit, les grands groupes demeurant sous la responsabilité de l’enseignant.

La deuxième consiste à jouer sur les horaires hebdomadaires et à organiser sur l’année des périodes d’apprentissage intensif des langues. C’est l’annualisation du temps de travail qui s’introduit discrètement, et pas seulement pour le prof de LV.

Toujours pour gommer les rigidités du système, les auteurs suggèrent que les profs de langues soient tous bivalents et donnent même une liste des combinaisons possibles, qui ressemble comme une sœur à la liste des mentions complémentaires que le Ministère tente de développer, pour l’instant sans succès. Et, cerise sur le gâteau, ils recommandent aussi aux équipes pédagogiques un travail pluridisciplinaire sur ... les compétences et l’auto-apprentissage. L’auto-sabordage serait le terme adéquat.

Il ne faudrait surtout pas croire que ces suggestions ne sont valables que pour les profs de langues. Les expériences d’accompagnement scolaire menées actuellement montrent que les activités sportives par exemple peuvent être confiées à d’autres personnels que les profs. A nous de rester vigilants et surtout solidaires !